Le dernier des débats de ma vie, ou comment j’ai intégré le fait qu’il était impossible de convaincre

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Le dernier des débats de ma vie, ou comment j’ai intégré le fait qu’il était impossible de convaincre.

D’après mon grand ami Alain Rey* “convaincre” vient du latin convincere qui signifie “prouver la culpabilité de” et “dénoncer” (une faute, une erreur), “prouver victorieusement contre quelqu’un que”.
Toujours d’après Alain, le mot “débat” prend le sens de discuter, désignant une controverse, une querelle.

Ces deux mots, “convaincre” et “débat” viennent historiquement du monde juridique, monde dans lequel on juge le bien et le mal, le juste et le mécréant. Culturellement, lors d’un débat, on cherche à convaincre.

Alors quand je pense que l’on est amené à faire des débats sur des sujets tels que la liberté, la démocratie, les apprentissages et qu’on se retrouve à essayer de convaincre autrui, je me dis :

“mais que de violence !”

Que de violence faite à soi-même !

J’ai récemment assisté à un “débat” sur la question de l’éducation à la maison vs l’école publique. Et je dis bien assisté car je n’ai pas dit un mot. J’en étais incapable, malgré le fait que j’y étais pour représenter l’Atelier des Possibles. Je me suis retrouvée pétrifiée, mortifiée de l’intérieur quand une participante a dit avec conviction et force

“C’est impossible que cette jeune fille ait pu préparer le bac en 4 mois”.

J’ai entendu ces mots comme la foudre de Dieu, comme une épée qui transperce le corps :

“C’est impossible !”.

Convaincre, c’est “prouver victorieusement contre quelqu’un que”. C’est mettre l’autre en échec face à ses croyances. Pour moi cela revient au même que de dire à la jeune fille qui a préparé son bac en 4 mois “Tu es un mécréant, tu n’es pas, tu n’es pas possible”.
C’est remettre en cause l’existence même de cette personne, aussi fut-elle identifiée à sa manière de préparer le bac.

Tout ça pour dire que je remets sérieusement en doute la question de convaincre qui que ce soit que l’apprentissage autonome est LA manière d’apprendre, car cela reviendrait au même pour moi que de vous mettre un couteau sous la gorge afin de vous inciter à adhérer à ma pensée. Les apprentissages autonomes sont, pour beaucoup de gens, LA manière d’apprendre, de même que l’apprentissage scolaire est, pour encore plus de gens, LA manière d’apprendre. De dire que l’un ou l’autre a raison serait nier le droit d’existence de l’autre.

Or, dans la philosophie d’une école démocratique, la vérité la plus fondamentale est que chacun ait l’espace et l’accès au choix de la forme d’apprentissage qui lui correspond. Et qu’il ait la bienveillance de la communauté pour évoluer dans son rapport au monde et donc à l’apprentissage.

Petit aparté métaphorique, j’en profite pour raconter ma vie… C’est récemment en randonnée en famille en Chartreuse que cette question de “convaincre” s’est matérialisée pour moi en la forme d’une trace de pas dans la neige. Alors que je marchais sur un chemin recouvert d’une belle couche de neige immaculée, j’ai repéré des traces de pas. Depuis les dernières chutes, seule une personne était passée avant nous. J’ai remarqué que la personne en question avait, d’après ces traces, une démarche bien différente de la mienne : elle avait un écart de jambes inférieur au mien et marchait avec le pied droit dirigé vers l’intérieur.
J’ai trouvé marrant de me plier à sa manière de marcher, en épousant parfaitement ses traces pendant quelques mètres.

Et j’ai vite arrêté. Je me fatiguais, j’allais moins vite et je n’étais plus à l’aise dans mon corps. Une douleur à la hanche est apparue, pour ne disparaître qu’une heure plus tard environ.

Si on m’avait forcé à finir la randonnée en suivant ces traces, j’aurais sûrement dû aller faire x séances de kiné pour me rééquilibrer.

Pour en revenir à nos flocons, forcer un individu à apprendre d’une manière qui ne lui convient pas en revient à forcer un carnivore à ne pas manger de viande ou forcer quelqu’un qui chausse du 42 à porter du 38.

En cela on retrouve la raison d’être d’une école démocratique : apporter un cadre bienveillant, à l’écoute de l’individu dans son rapport à la découverte de la vie et à ses apprentissages. Lui apporter un espace dans lequel il pourra, quelle que soit sa taille de pied, trouver les paires de chaussures qui lui permettront d’avancer. Avec bienveillance et sans jugement de valeur.

Et le rêve serait que, quelle que soit la forme de “scolarité” qu’une personne fasse, que cette scolarité soit un choix personnel et responsable en accord avec sa propre personne. Que vous soyez déscolarisé, non scolarisé, scolarisé public, scolarisé privé-religieux, scolarisé alternatif, le rêve serait que ce soit votre choix et non celui d’autrui sur vous qui vous dirait que, pour arriver en haut de la montagne, la seule et unique voie est celle que quelqu’un d’autre a tracé avant vous.

*Alain Rey est l’auteur du dictionnaire historique de la langue française.

 

Noémie

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