Interview – Romain, facilitateur à l’Atelier des Possibles

Interview – 24/09/2019, par Sophie, en observation à l’Atelier des Possibles

Âgé de 28 ans, Romain a rejoint l’école en tant que facilitateur en septembre 2018. Après une première expérience professionnelle dans la lignée de ses études d’ingénieur, il a fait le choix de s’engager bénévolement auprès de l’Atelier des Possibles, à raison de deux jours par semaine.

Être facilitateur, qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Pour moi, être facilitateur, c’est être présent pour les enfants. Être disponible pour les accompagner et être surtout à l’écoute de leurs envies, leurs besoins, leurs projets, et de la curiosité qu’ils peuvent développer. C’est aussi être garant du cadre, de la sécurité physique et émotionnelle.

Selon toi, quelles sont les qualités essentielles à avoir pour devenir facilitateur ?

C’est assez difficile de répondre parce que pour moi, c’est très riche d’avoir des gens très différents dans la facilitation.

Une chose qui est non négligeable, c’est la posture qu’on a avec les enfants. On n’est pas là pour transmettre du savoir descendant dans le sens où on n’a pas l’intention de leur dire ce qu’ils doivent apprendre. C’est important aussi d’être à l’écoute : il y a un effort à faire dans la manière dont on s’adresse aux enfants, à travers la communication non violente (CNV). Ce sont des choses qu’on essaye de développer et même de promouvoir dans notre école. On se forme à la CNV, à la médiation, à ce genre de pratiques. 

Ce sont les deux principales qualités nécessaires, mais 

c’est très important d’avoir des gens différents, j’aimerais insister là-dessus.

Comment cela se passe-t-il quand tu veux devenir facilitateur ? Y a-t-il une formation ?

Il y a un processus pour devenir facilitateur. Ça commence par une immersion : on passe quelques jours juste en étant présent, en qualité d’observateur. On s’imprègne de l’école, on regarde ce qu’il se passe, on apprend, on a le loisir de poser toutes les questions qu’on veut. Pour être officiellement facilitateur, le collectif se positionne sur la question « Est-ce que c’est OK pour le groupe d’accueillir cette nouvelle personne ? » ; la décision est prise ensemble.

Ensuite, ça passe par une phase d’expérimentation, dans laquelle on peut plus interagir avec les enfants. On est dans la posture du facilitateur. Cette période dure deux semaines complètes.

En termes de formations, on se forme un peu tous tout au long de l’année sur la communication non violente, la médiation, sur des outils tel que les cercles restauratifs. Par exemple là, on a une formation sur la facilitation graphique, mais c’est aussi ouvert aux enfants. Ça peut être aussi de se former aux méthodes de gouvernance partagée.

Après, chaque facilitateur vient avec des choses à partager au collectif, c’est ça qui est hyper riche.

Comment se manifeste la démocratie dans le fonctionnement de l’école ? Le facilitateur a-t-il un rôle particulier à jouer ?

Un école démocratique, c’est une école où il y a beaucoup de liberté. La première liberté, c’est celle d’apprendre ce qu’on a envie d’apprendre, et le facilitateur est garant des valeurs que sont le respect de l’enfant et la souveraineté qu’on lui accorde. Mais ce n’est pas non plus une école où on peut faire tout ce qu’on veut, car on est un collectif. On doit aussi apprendre à s’organiser, à vivre ensemble. Du coup, on décide tous ensemble de règles au sein du conseil d’école. On essaie d’éviter les discriminations par l’âge, ce qu’on appelle l’âgisme.

Ensuite, on a un fonctionnement en gouvernance partagée basé sur le modèle de l’Holacratie. C’est un système dans lequel on se définit des rôles avec des redevabilités, et aussi une raison d’être. Toutes les décisions qui sont prises au conseil d’école sont prises au consentement. C’est une méthode qui permet à chacun d’exprimer ses ressentis et qui donne la possibilité à la personne d’améliorer sa proposition. Finalement, chacun indique s’il peut ou non, vivre avec cette proposition.

Un des aspects que j’ai envie de préciser, c’est qu’en tant qu’adulte, le facilitateur peut avoir l’habitude d’une position d’adulte à enfant pas forcément égalitaire. Et là ce qu’on lui demande c’est de respecter et de faire respecter le fait que dans ce collectif,

chaque membre a le même pouvoir de choisir, et de décider.

Au final, à quoi ressemble une journée type ? Quel est ton rôle au cours de la journée ?

8h30-10h : L’arrivée des enfants

Alors, j’arrive le matin dans l’école. Les enfants arrivent au fur et à mesure, ça permet d’échanger rapidement avec certains, se dire bonjour, savoir comment ça va, et peut-être avec certains d’entre eux discuter sur des sujets précis. Creuser ce qu’ils ont fait la veille, dans l’école, ce qu’ils ont envie de faire aujourd’hui.

10h : La Mêlane !

Après, il y a un temps collectif, la Mêlane (fusion de mêlée et annonces), qui est obligatoire. C’est une des rares choses qui est obligatoire dans l’école. C’est le moment où on se réunit tous pour faire passer des informations importantes et proposer des ateliers pour la journée. Ça peut être des sorties, des ateliers, des jeux, du sport plein de choses différentes. Les facilitateurs sont aussi sources de propositions. Je pense que c’est important, même si ce n’est jamais obligatoire. Ça permet de créer un environnement avec beaucoup de richesse et de diversité dans les choses proposées, et de les rendre accessibles à des enfants qui peut-être d’eux-mêmes, ne les connaissent pas.

Avant la Mêlane, j’ai réfléchi à ce que moi j’ai envie de proposer, et s’il y a des instances à faire fonctionner comme l’instance de respect du règlement ou bien l’instance du cercle de médiation. S’occuper de ces instances, ça veut dire réunir les membres concernés et tenir le cadre, et veiller au bon déroulement du procédé.

Et ensuite ?

Ensuite, je vais aller faire une activité que, soit moi, soit un enfant a proposée. Par exemple, un atelier où on répond à des énigmes mathématiques. Après, il y a sûrement un moment où je vais entendre un début de conflit autour de moi, quelque part dans l’école, et je vais sentir qu’il y a besoin d’une intervention.

En fait une journée, c’est assez difficile à décrire car il se passe plein de choses.

On est beaucoup sollicités en tant que facilitateurs, on a besoin d’être un peu tout le temps disponibles. C’est pas organisé comme une journée d’école publique ou même de travail avec à telle heure un rendez-vous, une réunion, un groupe de travail. C’est très vivant, très spontané.

Le temps du repas

Après cela, je vais aller manger. Et là, je vais avoir un ou deux enfants qui vont me demander de les aider pour faire chauffer leur repas, ou bien de les certifier pour pouvoir utiliser le micro-ondes tous seuls. Donc je vais aussi être en soutien pour des choses de la vie quotidienne, de la vie pratique. Il y a aussi cette dimension-là d’être en soutien des enfants à chaque instant.

Et parfois à 13h, le conseil d’école

On va dire qu’à 13h, il y a le conseil d’école. Et là, soit j’ai un rôle du type secrétaire ou bien animateur du conseil d’école soit pas, et alors je peux participer en tant que simple participant. J’aurai une voix qui compte autant que celle d’un autre, adulte ou enfant, et j’apporterai ma petite pierre à l’édifice.

Le sport comme moyen d’apprentissage

Une fois que le conseil d’école est terminé, j’ai par exemple une autre activité prévue du type foot, ou bien un autre sport avec les enfants. Du coup on va dehors, on joue ensemble, on partage ce moment et on apprend à gérer ce que c’est que la compétition qui peut être saine, ou ne pas l’être. On apprend à gérer les frustrations aussi, ne pas toujours pouvoir gagner ; ça c’est super intéressant dans le sport.

Et hop, un nouveau projet !

Après, je serai par exemple en soutien avec un ou deux membres en particulier qui ont envie de démarrer un projet. Je sens qu’ils ont envie de faire quelque chose, mais je sens aussi qu’ils ne savent pas par où commencer et qu’ils auraient peut-être besoin d’un petit coup de pouce pour s’organiser. Je vais donc passer du temps avec eux, essayer de clarifier ce vers quoi ils ont envie d’aller, et on va réfléchir ensemble au chemin pour aller jusque-là. En leur posant des questions et en essayant de leur faire préciser leur projet, plutôt qu’en leur disant, moi, ce qu’ils devraient faire.

C’est un peu l’image que j’ai envie de donner du facilitateur : être cette personne qui est disponible pour te soutenir, t’aider à préciser ce que toi tu as envie de faire et trouver les ressources dont toi, tu as besoin.

Et maintenant, le ménage

Après, ça va être l’heure du ménage. Je vais rejoindre mon équipe de ménage et là, il y a de grandes chances que j’ai besoin d’impulser la chose, dynamiser le ménage. Je vais aller voir chaque membre de mon équipe et lui demander s’il a tout ce qu’il faut pour faire sa tâche, s’il sait ce qu’il doit faire et s’il a besoin d’aide. C’est comme ça qu’on arrive à peu près à faire le ménage dans une école.

Ensuite, ça va être bientôt l’heure de fermer l’école.

Un p’tit débrief, et c’est la fin

On va avoir un temps de débrief entre les facilitateurs pour échanger sur ce qu’on a vécu dans la journée, se passer de l’information, réfléchir peut-être à un problème qu’on a eu dans la pratique et s’entraider, avancer ensemble sur une certaine problématique.

Eh.. Voilà ! Ça fait une belle journée déjà !

Comment vis-tu cette l’expérience de bénévolat à l’Atelier des Possibles ? Cela t’apporte-t-il des choses ?

Je crois que ma motivation principale pour rejoindre cette école en tant que facilitateur, c’était de me découvrir moi-même, et cela m’aide beaucoup. Ça m’a permis de comprendre comment je fonctionne en collectif, avancer sur la gestion de mes émotions et la connaissance de mes besoins. Le contact des enfants est super riche, très intense, nourrissant.

Et puis il y a cet aspect super motivant pour moi d’être avec des gens, une équipe. C’est très vivant. Beaucoup de contact humain, d’échanges, de partages. De difficultés aussi, mais en groupe. Gérées avec beaucoup de bienveillance, d’entraide et d’écoute. Ce côté-là me manquait clairement dans mes précédentes missions.

Par rapport à mon parcours précédent,

c’est vraiment une expérience complètement à part. Un truc que je n’aurai jamais imaginé vivre avant de le faire.

Une expérience très belle et très enrichissante.

Y a-t-il un moment qui t’a particulièrement marqué et que tu aimerais partager ?

Y’a une chose que j’aimerais partager, c’est ce que j’ai pu apprendre au contact des enfants, à quel point ils peuvent être source de justesse et d’intelligence. Même s’ils en savent moins, s’ils ont moins de connaissance amassées, ils peuvent faire preuve d’une certaine sagesse qui pousse l’adulte que je suis à faire preuve d’humilité.

J’ai été assez scotché une fois d’écouter Arthur qui a huit ans, m’expliquer ce qui est dit dans le bouquin La vie secrète des arbres : les arbres communiquent entre eux, s’échangent des nutriments par les champignons, etc… Il m’a expliqué cela d’une manière hyper claire et ça m’a scotché.

En trois adjectifs, c’est quoi une journée en tant que facilitateur pour toi ?

C’est… Intense. Enrichissant, et vivant.

Romain

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