À la question : Comment répondre aux intérêts des membres à l’école ?

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De mémoire, c’est une des questions qui nous est le plus régulièrement posée lors de nos réunions publiques mensuelles. Elle revient aussi dans les discussions informelles avec l’entourage ou dans les échanges avec des inconnu.e.s (vive le covoiturage !). Elle prend différentes formes : Comment répondre aux intérêts des membres de l’école ? Comment stimulez-vous l’intérêt des enfants ? Comment choisissez-vous les ’activités proposées aux enfants ? Comment détectez-vous l’intérêt d’un enfant pour un sujet ?

Cependant, dans le cadre de la philosophie des apprentissages autonomes et des écoles démocratiques, je ne pourrai réellement répondre qu’à la première question (Comment répondre aux intérêts des membres de l’école ?) sans avoir à recentrer la discussion sur les principes mêmes de ladite philosophie car, au sein de notre école :

  • il ne s’agit en aucun cas de “stimuler” les enfants,
  • Il ne s’agit pas de choisir pour les membres leurs activités, encore moins de les “forcer”,
  • Ni de s’atteler à détecter les intérêts que peuvent développer les membres.

Ainsi, dans le cadre d’une école démocratique, il s’agit bien, pour le/la facilitateur.trice de se poser la question de “comment je vais gérer le fait de voir que untel s’intéresse ou se passionne pour telle chose, sans avoir une réaction (ou absence de réaction) qui va couper net l’élan de la personne”. Et tout cela avec son bagage personnel d’environ 15 ans, voire plus,  dans un système où l’on apprend qu‘il y a une bonne heure et un bon moment pour apprendre une chose en particulier.

Je vais prendre un exemple concret de mon quotidien à l’Atelier des Possibles. Mais d’abord, je vous invite à lire l’article de Daniel Greenberg sur l’intérêt, traduit par l’école démocratique lilloise ici. L’article est d’une longueur non négligeable MAIS, sa pertinence l’est bien plus ! Pour ceux.celles qui ne veulent pas le lire en entier, voici les morceaux les plus importants pour comprendre la différence entre “intérêt occasionnel” et “intérêt général”, ainsi que l’illustration qui suit. Et si vous avez un choix à faire entre l’article de D. Greenberg et le mien, je vous recommande fortement celui de D. Greenberg (vraiment, il est pertinent !).

Voici deux extraits de son article :

Extrait 1

Quels sont les symptômes de «l’intérêt»?

     Pour commencer, nous devons distinguer deux grandes catégories d’intérêts. La première catégorie est «l’intérêt occasionnel», qui apparaît lorsque quelque chose nous fait réfléchir et initie des pensées conscientes de notre part. Je peux marcher mille fois devant une toile d’araignée sophistiquée sans jamais m’en rendre compte, ni sans jamais en parler à moi-même ou aux autres. Puis, un jour, je la repère et elle attire mon attention. «Oh, quelle toile d’araignée remarquable», me dis-je. J’ai manifesté un intérêt occasionnel pour la toile, et celui-ci peut rapidement m’amener toutes sortes de questions et de commentaires : je me demande quel type d’araignée l’a fabriquée? Où est l’araignée? Pourquoi a-t-elle choisi cet endroit? Les toiles d’araignées ne sont-elles pas élégantes? Comment puis-je prendre une photo de cette toile? Comment la toile a-t-elle survécu aux vents et aux pluies qui l’ont frappée la nuit dernière? La liste des questionnements possibles est inépuisable. Pour l’intérêt occasionnel à son degré le plus faible, l’esprit joue rapidement avec toutes sortes de questionnements, sans stress ni effort visible, en essayant rapidement d’intégrer la toile d’araignée – dont il vient à peine de prendre conscience – à sa représentation du monde. En effet, la prise de conscience est la clé de l’intérêt occasionnel; les deux sont étroitement liés. Le simple fait de prendre conscience de quelque chose implique de manifester un intérêt occasionnel pour cette chose. La prise de conscience mène rapidement à une prise de conscience de toutes sortes d’autres choses, comme en témoignent les diverses questions que j’ai énumérées ci-dessus, chacune d’elles se manifestant rapidement comme un autre intérêt occasionnel du moment, puis un autre, et encore un autre, etc.

Extrait 2

 À Sudbury Valley, la question des interventions extérieures ne devient pertinente que dans les cas «d’intérêt» plus graves que les cas occasionnels. Dans la suite de la discussion, qui portera exclusivement sur «l’intérêt profond», je limiterai mon utilisation du mot «intérêt» aux cas dans lesquels l’attention de la personne concernée témoigne d’un niveau d’attention différent que celui décrit jusqu’à présent. En gardant cela à l’esprit, je vais maintenant aborder l’énumération et la discussion des symptômes de « l’intérêt».

  • Concentration: Concentration intense et soutenue sur une configuration particulière d’idées et/ou d’actions, qui est difficilement interrompue par des distractions extérieures ou du bruit de fond. Souvent accompagnée d’irritabilité lorsqu’il y a des tentatives de s’immiscer dans l’attention de la personne. La personne est complètement focalisée sur ce qu’elle fait ; elle ne parcourt pas au hasard le monde physique ou mental environnant. Les demandes exprimées vont droit au but, elles ne couvrent pas un large éventail de sujets.
  • Persévérance: Application continue d’énergie sur le sujet traité, sans prise en compte des obstacles ou des difficultés. Il existe un élément d’obstination, souvent à la limite de l’obsession, qui mène à poursuivre l’objectif visé contre toute attente, jusqu’à ce qu’il soit atteint.
  • Intemporalité: Oubli du passage du temps réel, des rythmes habituels de la vie, du jour ou de la nuit. Les routines régulières sont ignorées ou reportées. Les contraintes imposées à la personne en raison de l’intrusion de tout facteur temps suscitent beaucoup de ressentiment – par exemple, l’obligation de mettre fin à une activité en raison d’horaire de déplacement ou de la fermeture du lieu dans laquelle la personne exerce son activité.
  • Infatigabilité: Report du besoin de repos, ou de sommeil, souvent jusqu’au point d’épuisement total, voire au-delà. Chez les enfants, cela se traduit par une activité continue intense à un niveau qui détruirait la capacité de fonctionner d’un adulte normal, suivie d’un effondrement soudain et total. Tous les mécanismes internes normaux qui enregistrent la fatigue et mettent en place des formes de relaxation sont écartés et ignorés.
  • Auto-activation: Auto-initiation d’une activité intense visant à atteindre les objectifs visés. Il existe une force motrice intense pour mener à bien le projet, par ses propres efforts, pour être le concepteur et le responsable de la mise en œuvre de toute l’activité – pour s’approprier l’activité, dans le jargon moderne. On ne pense même pas à attendre une stimulation extérieure. Aucun égard n’est accordé à la présence ou à l’absence de permission accordée pour poursuivre l’activité. (Bien sûr, si la permission est refusée et que le négateur est capable d’empêcher de force l’activité de se dérouler, alors la situation change; une crise se développe, accompagnée d’une colère concomitante, d’une confrontation, d’un ressentiment latent, etc.). Quant aux personnes qui doivent être sollicitées ou impliquées dans la quête, leur participation est considérée comme un mal nécessaire dans le meilleur des cas ; leur désengagement est recherché dès que possible.
  • Impatience: Manque de volonté de reporter l’implication dans l’activité. Si possible, on s’en occupe maintenant; si cela ne peut pas être fait, alors le plus tôt possible. Les autres activités interposées par les nécessités de la vie sont à peine tolérées et disparaissent le plus vite possible. Le but est de revenir à l’activité et de la poursuivre.

Dans mes interactions avec les membres, j’observe des comportements, j’entends des conversations qui peuvent me laisser croire que telle personne est intéressée par telle chose ou autre. J’y prête une profonde attention quand la personne me pose une question directe, m’interpelle ou me sollicite sur un sujet. À l’Atelier des Possibles, ce sont mes connaissances en batterie qui sont le plus souvent sollicitées. Par exemple, quand un membre me dit “Est ce qu’on peut faire de la batterie ensemble ?”.

Au début, je pensais, “Chouette, quelqu’un avec qui partager ma passion !” Parce que pour moi, cet instrument est une passion : je suis capable d’oublier de manger, de choisir une opportunité d’y jouer plutôt que de voir mes ami.e.s, d’oublier que j’ai un travail. Quand je fais des insomnies la nuit, j’ai envie de jouer de la batterie. Je veux tout savoir sur le sujet. Et quand bien même j’aurais la possibilité d’y consacrer tout le temps que je veux, je sais que ça ne serait pas assez. Bref, j’ai un intérêt profond pour la batterie.

Après 4 mois à l’Atelier des Possibles, j’ai déchanté. J’ai vite compris quelque chose de fondamental qui a étédur à accepter : ce n’est pas parce qu”une personne pose un question anodine du style “comment on fait tel rythme à la batterie ?”, que ladite personne a envie de se voir administrer en intraveineuse un cours magistral de 3 jours sur comment faire ledit rythme à la perfection. Ce n’est pas parce que quelqu’un dit “j’ai envie de faire de la batterie avec toi”, qu’il.elle a envie de s’arrêter de manger pendant 1 semaine pour jouer.

J’ai donc rapidement observé un fait intéressant : si je répondais à un intérêt occasionnel d’un membre comme si c’était un intérêt profond, il est fort probable que je tue l’envie occasionnelle de la personne de faire de la batterie. Je le vois dans le comportement et dans le regard. J’imagine que l’on a tous vécu la situation suivante : Je pose une question – comme ça, casuellement, parce que ça m’ intéresse vaguement – à un.e ami.e sur un sujet qu’il.elle maitrise et il.elle nous répond par une tirade de 2 jours sans pause toilettes. Résultat, je me sens dégoûté, je regrette d’avoir posé ma question et je passe 2 jours à moitié endormi en mode pilote pour supporter la tirade de mon ami.e. (tiens, ça me rappelle mon comportement dans certains cours à l’école…).

Comment donc répond-on à un intérêt dans une école démocratique ? On commence par se demander si l’on parle d’un intérêt occasionnel ou d’un intérêt profond. Puis, et surtout, on y répond à la hauteur de la demande de la personne – s’il y a demande de la personne – et non pas en projetant son propre type d’intérêt au sujet sur celui de la personne. La posture de facilitateur.trice demande de l’adaptation aux individus.

  • S’il n’y a pas d’intérêt (occasionnel ou profond), il n’y aura pas de demande. (Je ne vais pas forcer tous les membres à jouer de la batterie tous les vendredis de 10h à 12h sous prétexteque c’est important pour moi).
  • S’il y a une demande, il s’agit de répondre à la demande, et uniquement à la demande – c(est-à-dire différencier intérêt occasionnel d’intérêt profond. (Je ne vais pas imposer ni proposer à quelqu’un qui demande à apprendre un tout premier rythme de préparer un morceau des Red Hot Chilli Peppers pour la fin du mois.)
  • Si j’observe un intérêt, occasionnel ou profond, mais pas de demande d’accompagnement, je ravale mon envie de partager ma passion et je vais boire une tisane.

Et à la question, est ce que l’on peut avoir confiance que les enfants vont apprendre quoi que ce soit si on suit ce modèle, ma réponse est OUI ! 😀

J’ai pu développer ma passion pour la batterie parce que j’ai été entouré de gens qui ont su répondre ainsi à mon intérêt. Tous les jours à l’école, les membres suivent leurs intérêts de cette manière et progressent dans leur expérience du domaine exploré (construction de maquette, fabrication d’objets en bois, apprentissage des échecs, dessins…).

Mais l’inverse est possible. Si l’intérêt est mal abordé, le contraire peut se produire. Si l’on projette sur l’autre, ça fait plouf : si je vais au devant de l’envie d’un membre de jouer de la batterie, parce que je sais qu’il.elle aime bien ça, il me dira non, ou bien il dira oui, mais arrêtera dès que possible. Si je laisse le membre aller au devant de SON envie, ce n’est plus moi qui suis en maîtrise de son intérêt, c’est lui. Et là, il.elle fonce, à son rythme ! 🙂

La prochaine fois qu’un enfant vous pose une question, demandez vous donc si il s’agit d’un intérêt profond ou occasionnel !

Noé

 

 

  1. Je ne dis pas que nous ne sommes pas conscients des intérêts que les membres peuvent développer. Nous le sommes, parce que nous vivons toute la semaine ensemble, nous échangeons, nous nous observons les un les autres comme le font tout groupe d’humains qui partage un espace commun, se côtoie et s’intéresse aux autres. Néanmoins, il n’est pas du rôle du/de la facilitateur.trice d’utiliser les résultats de son observation afin de “répondre” à l’intérêt de la personne de manière autoritaire ou vicieuse (par exemple : j’ai remarqué que untel s’intéresse aux animaux marins, je vais lui proposer de faire un tour à l’aquarium du coin pour qu’il en apprenne plus).
  2. cf l’article de Daniel Greenberg qui liste les symptômes de l’intérêt profond ici

 

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